Les Gardiens de la Galaxie 3

Un film de James Gunn

Adaptée au cinéma en 2014, la franchise Les Gardiens de la Galaxie a aussitôt rencontré le succès, ce qui a rapidement permis la mise en route de sa suite, sortie en 2017. Les studios Marvel se sont ensuite consacrés à exploiter d’autres personnages (Thor, Docteur Strange, Black Panther), pour finalement revenir sur la fine équipe des Gardiens.

On ne va pas tourner autour du pot, ce troisième opus est aussi réussi que les deux précédents. Tout ce qui a fait le succès de la saga est là, sans que cela paraisse répétitif, et le metteur en scène développe de nouveaux éléments, ainsi que certains déjà présents auparavant. Le film dure, là encore, 15 minutes de plus que le précédent. De là à dire que Marvel donne dans la surenchère il n’y a qu’un pas, que nous ne franchiront pas.

Les premières images sont sombres et, une fois n’est pas coutume, ne donnent pas dans la gaudriole. Un bref aperçu des origines de Rocket, l’irascible et génial petit raton-laveur qui refuse d’être décrit ainsi. Plus tard on en apprendra un peu plus sur ses origines et sur les terribles expériences dont il a été le cobaye. Aussitôt après, on retrouve la bande composée de Star-Lord/Peter Quill, Drax le Destructeur, Nébula, Mantis, Groot et bien sûr Rocket, dont on a vite compris qu’il sera le ressort dramatique du long-métrage.

Sur la planète Knowhere les Gardiens s’occupent comme ils peuvent. En fait chaque membre est surtout chargé au quotidien de veiller à tour de rôle sur Peter, celui-ci passant son temps noyé dans l’alcool, pleurant encore la disparition de sa bien-aimée Gamora. Cette routine déprimante aurait pu se prolonger encore longtemps, mais voilà, un ersatz de méchant “Superman”, Adam Warlock (étonnant Will Poulter, qui interprétait le cousin Eustache dans Le Monde de Narnia et Gally dans Le Labyrinthe), Souverain fils de la grande prêtresse Ayesha, décide de débarquer sur Knowhere en détruisant tout sur son passage, dans l’idée d’enlever Rocket. Dans la bataille qui s’ensuit celui-ci est blessé puis plongé dans le coma. Pour le sortir de là, Peter Quill va devoir dessaouler, et les Gardiens se lancer à la poursuite du Maître de l’évolution, l’apprenti sorcier qui s’est livré à toutes ces expériences sur Rocket et détient le secret permettant de le sauver.

Ce troisième épisode des Gardiens de la Galaxie emprunte une trame assez classique dans le genre, celle d’un être qui se prend pour Dieu et s’est peu à peu éloigné de son idée originelle (créer un monde parfait, peuplé de créatures aussi parfaites), face à un groupe de héros. On croise avec plaisir des personnages secondaires désormais familiers (Sylvester Stallone reprend l’uniforme de chef des ravageurs Stakar Ogord, Nathan Fillion de la série Castle celui de Maître Karja). Comme à son habitude, James Gunn a bâti son film sur trois grands piliers, l’équipe, l’action, et la musique. Les deux premiers sont communs à toutes les productions Marvel, le dernier est ici un personnage à part entière, une partie de l’âme du film.

Le cinéaste a en effet encore une fois composé une bande-son délirante, qui donne à son histoire des faux airs de dessin-animé sous acide. Certaines scènes en deviennent indescriptibles, les couleurs vives le disputant à des mélodies d’une autre époque. Les querelles au sein du groupe sont toujours présentes (elles sont indissociables de la troupe des Gardiens), mais c’est véritablement la musique qui fait des films « Gardiens de la Galaxie » un genre à part au cœur de l’univers Marvel. Star-Lord ne saurait vivre sans musique, il est resté fidèle à ses origines, baratineur, charmeur et pacifiste avant tout. Mais comme tout héros qui se respecte, il ne faut pas s’attaquer à un membre de « son » équipe.

Quand le rideau se lève, le spectateur pourra s’étonner. Peter Quill en a-t-il fini avec les Gardiens ? C’est ce que semblent nous montrer les dernières scènes (deux scènes post-génériques viennent compléter celles présentes dans le générique), et le départ de James Gunn pour le concurrent DC Films tend à le confirmer. À moins que les studios Marvel ne lui trouvent un successeur ?

Jérôme Magne

Scream VI

Un film de Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett

Un an à peine après son retour, Ghostface revient semer la mort, mais quitte le cocon douillet de la petite ville californienne (et fictionnelle) de Woodsboro, pour l’animation perpétuelle de la Big Apple.

Commencée il y a 26 années sous la caméra du regretté Wes Craven, la célèbre franchise revient dans les salles obscures pour la sixième fois, pour le plus grand bonheur des amateurs de whodunit et de meurtres à l’arme blanche. Pour varier les « plaisirs », les scénaristes ont décidé de planter l’histoire dans l’univers foisonnant de la ville qui ne dort jamais. À chaque coin de rue New York offre au récit un cadre idéal, propice à la suspicion et l’angoisse. Véritable fourmilière géante, la ville est ici un personnage à part entière, qui ne laisse aucun répit à ses supposés héros.

L’ouverture du film est tellement classique : la sonnerie d’un téléphone ! Au-delà de la figure imposée, cette première scène démontre la sincérité des réalisateurs. Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett sont parfaitement conscients du poids de l’histoire : il y a les éléments incontournables, et ceux dont on peut s’affranchir. Dans la catégorie des premiers, le téléphone (et sa sonnerie, si possible bien stridente) en est un, les gentils héros/survivants des épisodes passés en sont un autre, de même que les nouveaux venus, forcément suspects, même s’ils ont l’air totalement sincères et inoffensifs. Les ingrédients principaux ne changent pas, mais la recette subit à chaque nouvel opus de subtiles variations. Certaines sont heureuses, d’autres non.

Les commentaires méta sur le genre sont bien là, ils ouvrent même le bal, avec le personnage de la prof de fac qui attend patiemment son rendez-vous au bar d’un restaurant banché de la ville. Celle-ci est (évidemment) enseignante de cinéma, avec une spécialisation sur le sous-genre du slasher. Pour sa seconde collaboration avec le duo de metteurs en scène (elle incarnait le personnage principal de leur sympathique comédie d’horreur Wedding Nightmare il y a 3 ans), Samara Weaving apparaît le temps de quelques scènes introductives bien développées, avant de devoir tirer brutalement sa révérence.

Le premier meurtre surprendra par son issue. Et la suite plus encore ! Le concept de tueurs multiples, copycat ou non, a déjà été utilisé au cinéma. Il est ici employé avec une grande ironie, qui sera constante tout au long de l’histoire (jusqu’à la scène post-générique). Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett ne se contentent pas de faire un film dans le film, ils dépassent à certaines occasions le cadre rigide du sous-genre, sans lui manquer de respect. Certains fans n’ont évidemment pas été d’accord avec l’usage qu’ils font des armes à feu (Ghostface ne peut que se servir d’une arme blanche, selon eux, alors imaginez-le armé d’un fusil à pompe !!!), et certains personnages importants ont parfois l’irritante capacité de ressusciter, et pourtant, ce sixième épisode de la saga est une réussite.

Soumis à un cahier des charges assez strict, Scream VI s’en sort avec les honneurs. Les rebondissements sont nombreux, les mise à morts aussi, et le concept du slasher prend parfois de la hauteur -évidemment pour souffler le chaud et le froid- pour le plus grand bonheur de son public.

Certaines scènes se distinguent, comme celles, anxiogènes, se déroulant dans le métro bondé de New York, ou dans un ancien cinéma de quartier abandonnée, véritable sanctuaire à la mémoire des sanglants événements des films précédents. Le concept de famille est développé de manière intéressante, puisqu’au-delà du duo composé des sœurs Carpenter, Samantha (Melissa Barrera) et Tara (la comédienne Jenna Ortega, la « Mercredi » de la série Netflix du même nom), Mindy (Jasmin Savoy Brown) et Chad (Mason Gooding, fils du comédien Cuba Gooding Jr) sont à nouveau de la partie, formant avec les deux héroïnes une bien étrange famille de survivants, depuis les tragiques événements du précédent film. La psychologie complexe de Samantha est à nouveau scrutée à la loupe, ses liens avec le tueur originel refaisant surface dès les premières scènes.

Petit plus du film, déjà utilisé l’année dernière, Scream VI fait en effet revenir le personnage de Billy Loomis en deux occasions, offrant aux nostalgiques de la première heure de quoi raviver d’agréables souvenirs. C’est donc naturellement lorsque Samantha est mise à rude épreuve que le visage familier de Skeet Ulrich réapparaît, lui permettant de trouver les ressources de se défendre et faire face à son agresseur. Issu du passé, Billy Loomis lui explique que sans lui la jeune femme ne serait peut-être pas celle qu’elle est aujourd’hui. Elle ne peut renier ses origines, pas plus qu’elle n’est responsable des tueries de l’époque. Le personnage de Samatha donne une orientation un peu différente au concept d’héroïne développé dans les quatre premiers films. Elle n’est en effet ici pas uniquement la jeune femme en détresse de l’histoire, elle est aussi la fille d’un homme très perturbé, dont les pulsions meurtrières ont marqué la petite bourgade de Woodsboro il y a un quart de siècle. Une dernière petite précision, ne quittez pas trop vite la salle au moment du générique, un petit clin d’œil vous attend juste après, illustrant parfaitement l’ironie du concept et le recul qu’a le film sur lui-même…

Jérôme Magne

30ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

Et voilà ! On y est arrivé ! En cette fin janvier 2023, Gérardmer a encore vibré à l’occasion de la célèbre manifestation qui met le film de genre à l’honneur. Cette fois-ci avec un petit plus, le festival fêtant pour l’occasion un cap, le 30ème anniversaire de l’événement.

Avant d’évoquer les films en compétitions (et les autres) qui, comme chaque année, ont soulevé de vives discussions, évoquons rapidement les membres du jury longs métrages , accompagnés d’invités prestigieux. Michel Hazanavicius (célèbre depuis les deux OSS 117, The Artist, et plus récemment le féroce Coupez !) formait avec son épouse et comédienne Bérénice Béjo une présidence bicéphale, au cœur d’une équipe composée des comédiens Alex Lutz, Finnegan Oldfield, Pierre Rochefort et Pierre Deladonchamps, du rappeur Gringe, de la comédienne Anne Le Ny, du réalisateur Sébastien Marnier, et de la toujours décalée Catherine Ringer.

Le jury courts métrages était lui présidé par le magicien David Jarre, fils de Charlotte Rampling et de Jean-Michel Jarre. Il animait une équipe composée du réalisateur François Descraques, de la scénariste Frédérique Moreau, des comédiennes Ophélie Bau, Lou Lampros et du comédien Jules Benchetrit. Un plateau de qualité, que la manifestation vosgienne avait eu la bonne idée d’embellir encore en y intégrant la venue d’invités de marque tels les metteurs en scène Jaume Balaguero et Kim Jee-woon. Bien connus du public vosgien, les deux cinéastes faisaient figure de caution de prestige pour l’anniversaire de la manifestation gérômoise. Leur présence avait quelque peu calmé les râleurs habituels, même si ce ne sont jamais les mêmes, ils changent au gré de la programmation ! Et cette année, celle-ci était discutable.

Alex de la Iglesia et Carolina Bang

Mais ils n’étaient pas seuls, loin de là ! Pour fêter l’événement, Alex de la Iglesia, Jan Kounen, Lucile Hadzihalilovic, les jumeaux Ludovic et Zoran Boukherma avaient fait le déplacement, sans oublier le créateur du festival, Lionel Chouchan. Lors de la cérémonie d’anniversaire dans la grande salle de l’Espace Lac, les amateurs eurent le plaisir de croiser tout ce beau monde, pour ensuite assister à de sympathiques petits messages projetés sur le grand écran avant la projection du dernier film de Jaume Balaguero, l’explosif Venus. Ce fut au tour d’Eli Roth, de David et Brandon Cronenberg, Dario et Asia Argento et de quelques autres d’y aller de leurs encouragements à la quête sans cesse renouvelée, insatiable, de Fantastique de la Perle des Vosges.

Cette année, neuf films étaient présentés en compétition. En ouverture, Blood de Brad Anderson donnait le ton, avec une histoire assez classique qui semblait ancrer le festival dans un contexte familier. On assistait au drame frappant une petite famille déjà bien abîmée, suite à la morsure du cadet par son chien possédé. Bien connu du public qui avait apprécié à l’époque ses films Session 9 (en 2004) et l’Empire des ombres (en 2011), Brad Anderson était de retour avec son nouveau film, on ne peut plus à sa place à Gérardmer. En ouvrant le festival avec Bloodles organisateurs semblaient dire aux spectateurs « voilà, vous êtes de retour en milieu connu après deux années compliquées, maintenant détendez-vous »…C’était sans compter leur malice, la programmation prenant ensuite un malin plaisir à brouiller les piste, avec des films « classiques » et d’autres nettement moins…

Blood de Brad Anderson

Aux côtés de Blood, il y avait La Montagne, du français Thomas Salvador. S’étant fait connaître en 2015 avec la sortie de son premier long-métrage Vincent n’a pas d’écailles, le réalisateur avait une approche du fantastique à part, faite d’humour, d’imaginaire et de décalage. La Montagne allait reprendre tous ces éléments, et y ajouter une bonne dose de poésie. On y découvrirait Pierre, un ingénieur parisien qui à l’occasion d’une mission dans les Alpes serait séduit par la beauté des cimes pour ne plus vouloir en repartir. Lors de ses ballades il suivrait d’étranges lueurs, qui allaient lui conférer de nouvelles aptitudes. Le film partirait avec deux prix (à l’annonce, un étonnement légitime a parcouru une partie de l’assistance), celui du Jury et celui de la Critique, avec un aspect fantastique pourtant très relatif, le film communiquant surtout une forte envie d’aller à la découverte de la montagne.

Memory of Water de Saara Saarela

Dans un genre plus classique, Memory of Water de la Finlandaise Saara Saarela, emprunterait la voix de la politique fiction, avec un mélange dictature-complotisme que n’aurait pas renié George Orwell. On y suivrait le parcours de la jeune Noria dans un monde futuriste où la pénurie d’eau aurait forcé un gouvernement militaire à mettre en place un rationnement strict de la ressource rare. À travers son discours alternant fatalisme et espoir, ses décors de fin du monde, Memory of Water laisserait un sympathique souvenir.

The Nocebo Effect de Lorcan Finnegan

The Nocebo Effect marquait le retour de Lorcan Finnegan au festival de Gérardmer, après son intrigant Vivarium en 2020. Avec une distribution prestigieuse (Eva Green, Mark Strong, qui font face à la jeune comédienne philippine Chai Fonacier), The Nocebo Effect nous invite dans le folklore philippin. Une histoire solide et réellement fantastique, à base de traumatisme enfoui et de sorcellerie somme toute classique, mais avec un petit plus appréciable, et un ancrage bien réel et sincère dans la culture philippine.

Très attendu, le film espagnol/argentin La pieta d’Eduardo Casanovaraviverait les débats, les uns farouchement pour, les autres férocement contre. Avec son espèce de huis clos mettant en scène un jeune homme étouffé par sa mère, et en faisant un parallèle avec la dictature de la Corée du Nord (si, si!), La pieta allait être sur toutes les lèvres, jusqu’à récolter trois prix, le Grand Prix, le Prix du Public et le Prix du Public Jeunes, montrant que le jury longs-métrages avait été séduit par le côté non conventionnel de l’histoire. A des années lumière du côté classique qu’offrait Blood, Memory of Water ou encore The Nocebo Effect, La pieta allait susciter de vives réactions, mais ça, ce n’est pas nouveau à Gérardmer. Il faut bien reconnaître que nul côté classique ici, dans cette vision rose bonbon d’un enfer moderne régenté par une mère abusive implacable et terrifiante.

Autre film de la sélection, plus balisé, La Tour du Français Guillaume Nicloux (Le Poulpe, Une affaire privée, Le Concile de Pierre, Les confins du Monde…) allait nous enfermer dans une tour de cité isolée du reste du monde par un épais et vorace brouillard. Les habitants de la tour tenteraient de s’organiser pour survivre, des groupes antagonistes se formant et s’affrontant au fil d’une chronologie parfois déroutante.

Avec The Watcher, film américain réalisé par Chloe Okuno, le festival resterait dans le balisé avec cette histoire de voisin voyeur, interprété par le toujours génial Burn Gorman (toujours aussi dérangeant dans ses rôles, ceux qui ont vu la série Forever se rappellent du glaçant Adam qu’il y incarnait, face à un autre immortel incarné par Ioan Gruffud). Dans le rôle de la femme espionnée, Maika Monroe revenait à Gérardmer, après y être apparue en personnage principal de It Follows, Grand Prix et Prix de la Critique en 2015. Film anxiogène assez lent aux airs de Polanski, The Watcher est en quelque sorte un film à l’ancienne mêlant thriller et fantastique. Le résultat a séduit le jury, qui lui a donné le Prix du 30ème anniversaire du festival, créé pour l’occasion.

The Watcher de Chloe Okuno

Dans le genre expérimental et bizarre, le film allemand Piaffe d’Ann Oren était, avec La pieta, un des deux véritables ovnis de cette sélection en compétition. On y partageait le quotidien d’une jeune femme spécialisée dans la synchronisation et les bruitages de films. Déjà là, après quelques scènes, on avait perdu une partie des spectateurs. En la faisant ensuite rencontrer un botaniste un brin pervers et manipulateur, on était pas loin de perdre ce qui restait du public. Intrigant par certains aspects, Piaffe a dérouté une partie des spectateurs, ce qui ne l’a pas empêché de séduire le jury longs métrages, qui lui a décerné son Prix, ex æquo avec La Montagne. Là encore, étonnement poli de rigueur !

Dernier film de la compétition, le film d’animation Zeria de l’acteur et réalisateur belge Harry Cleven. Primé avec le Grand Prix du festival en 2005 avec Trouble, qui mettait en scène Benoît Magimel dans un double rôle face à Natacha Régnier et Olivier Gourmet. A la fois film d’animation et film de marionnettes, Zeria pouvait rebuter au premier regard, ou alors piquer la curiosité. Dans cette histoire raconté par Gaspard, dernier homme a être resté sur Terre, celui-ci s’adresse à Zeria, son petit-fils, premier être humain à être né sur Mars. Il lui raconte sa vie, en espérant que son petit-fils pourra venir le voir, alors que ses dernières forces sont sur le point de le quitter. Ce faisant, Zeria serait le premier humain n’ayant jamais connu la Terre à y remettre les pieds. Il faut reconnaître que le film était de nature à provoquer une profonde léthargie. Car passé la poésie et le côté transmission de l’Histoire, il ne s’y passait pas grand-chose. La courte durée du film (1 heure) n’empêcha pas certains spectateurs à quitter précipitamment la salle, ce qui perturba quelque peu la projection.

En parallèle à cette compétition, le festival proposait aux spectateurs une sélection parmi laquelle En Plein Feu de Quentin Reynaud, un intéressant huis clos, à la fois au cœur d’une nature embrasée et dans l’esprit d’un père traumatisé (très bon Alex Lutz, que le réalisateur avait déjà dirigé dans son précédent long, Cinquième set). Domingo et la brume était un film costaricien, sur un vieil homme qui ne veut pas céder son terrain à des promoteurs sans scrupules, et entretient une relation poétique avec la brume. Huesera, film mexicain, nous faisait partager le trouble et les visions accablant une future jeune maman à l’occasion de sa première grossesse. The Communion Girl nous transportait dans l’Espagne de la fin des années 80. Adolescente discrète, Sara tente de s’intégrer dans son nouveau milieu dans la banlieue de Tarragonne. Elle fréquente Rebe, une copine nettement plus extravertie et populaire. Les deux vont croiser une petite en tenue de communiante en rentrant de boite de nuit, et là leurs ennuis vont commencer…

Jaume Balaguero

Dernier film hors compétition vu, le tonitruant Venus de Jaume Balaguero (La secte sans nom, Fragile, Darkness, REC, REC 2, Malveillance, ou une certaine constance dans la qualité…). Comme à son habitude, le réalisateur espagnol n’y va pas par quatre chemins, et dispose visiblement des moyens pour le faire. Débutant comme un thriller explosif où une go go danseuse essaye de doubler un caïd de la pègre en lui volant un sac rempli de drogues, Venus prend ensuite une autre voie, plus à sa place à Gérardmer. L’occasion pour le metteur en scène de se faire plaisir, et d’alterner les scènes chocs, rarement gratuitement. La dernière partie enchaîne les morceaux de bravoure, le rythme ne laissant jamais de répit au spectateur, jusqu’à un crescendo tout en outrance. Le final prend des allures de western, montrant l’héroïne, Lucia, se rafistoler d’une éventration que l’on pensait définitive (une nouvelle manière d’utiliser une agrafeuse, associée à du chatterton), pour ensuite monter, canon scié à la main, en découdre avec les vraies méchantes du film. Sélectionné en compétition, le film aurait certainement glané l’une ou l’autre récompense, tant il avait de l’avance dans certains domaines.

La manifestation n’avait pas oublié les à coté, puisque Kim Jee woon était là pour une masterclass très suivie, que le grimoire affichait toujours complet, et que René Manzor (oui c’est bien lui, le réalisateur du mythique Le Passage en 1986, et de 36 15 code Père Noël en 1990) venait parler de son dernier livre, Du fond des âges. Sa fascination pour la mort toujours intacte, celui qui est aujourd’hui devenu écrivain était venu dans la Perle des Vosges pour évoquer la place de l’imaginaire dans nos vies, et ses manifestations dans notre quotidien. Des projections étaient en outre consacrées à la gémellité au cinéma, et deux nuits, la première Sans lendemain et la seconde Décalée, avaient été organisées afin de satisfaire les insomniaques.

Michel Hazanavicius et Bérénice Béjo

Après cinq jours bien remplis, le rideau s’est levé sur Gérardmer. Lors de la cérémonie de clôture Pierre Sachot, Président de l’association du festival, pouvait déjà en faire le bilan positif (une affluence record, déjà constatée lors de la mise en vente des Pass digitaux, précieux sésame pour accéder à la réservation en ligne des séances), et nous annoncer les dates de de la prochaine manifestation. Du 24 au 28 janvier 2024, à vos agendas !!!

On y sera, car le festival de Gérardmer est unique…

X

Un film de Ti West

Grand amateur de films de genre, Ti West n’a cessé de clamer son amour pour la grande époque du film d’horreur des années 70 et 80. Révélé par le film d’horreur The Roost (une soirée d’Halloween pas comme les autres…), sorti en 2005, il a ensuite confirmé son penchant pour l’horreur avec Cabin fever 2, The House of The Devil et surtout The Innkeepers, où son histoire sur les derniers jours d’un vieil hôtel hanté avait ravi les amateurs.

Avec X, il regarde du côté d’un illustre cinéaste récemment disparu, le pape de l’horreur rurale Tobe Hooper (Massacre à la tronçonneuse 1 et 2, Le Crocodile de la mort, Poltergeist, The Mangler, l’Invasion vient de Mars…). Les premières images donnent immédiatement le ton. Le décors, une vieille maison qui ne paye pas de mine, perdue au milieu de la campagne. Une voiture de police s’approche. Les protagonistes, un shériff et son adjoint. Sur le sol, les restes sanglants de ce que l’on devine être un corps humain, sous un drap imbibé. L’histoire commence par la fin, pour rapidement reprendre au tout début.

La musique se fait enjouée, douce, légère. On fait la connaissance d’une bande de jeunes quittant la banlieue industrielle de Houston, en 1979. La folle équipe part tourner un long-métrage à la campagne. La petite amie du producteur aspire à devenir une star, elle n’entend pas accepter autre chose que la célébrité et refuse une vie médiocre. Sur ses lèvres, une des stars de l’époque, la divine Linda Carter, qui sortait tout droit de 60 épisodes de Wonder Woman, la série qui lui avait valu la célébrité. On comprend que ce petit monde veut aller vite et loin, très loin…

Des images s’échappent d’une vieille télévision en noir et blanc. Un prédicateur blanc s’enflamme, exhorte la foule de ses fidèles à suivre le Seigneur, et à pourchasser le Mal sous toutes ses formes. L’intolérance est élevée au rang de vertu, et la tentation est à bannir. Car c’est de cela qu’il s’agit, de tentation. Et là nous revenons à notre petite équipe, qui est là pour tourner un film adulte à l’abri des regards, dans une vieille bicoque louée pour une bouchée de pain.

Arrivés à bon port, ils rencontrent le vieux propriétaire de la ferme et s’installent. Ti West prend son temps, construit méthodiquement son histoire, nous fait découvrir les lieux, méticuleusement. Puis il développe chacun de ses personnages, aborde leur psychologie. Il fait le portrait d’une jeunesse insouciante, qui n’aspire qu’à profiter de tout le bon temps qu’elle peut avoir. C’est aussi simple que cela. Ce faisant, il créé un lien avec le public, afin de renforcer ce qui va suivre. L’horreur viendra plus tard.

Le metteur en scène suit une trame balisée. Certaines scènes sont certes prévisibles, mais Ti West y apporte un soin particulier, jusque dans la musique qui les accompagne. Cumulant les casquettes de réalisateur, scénariste, monteur et producteur, Ti West s’est assuré la maîtrise de son long-métrage. Son approche de l’horreur a d’autant plus d’impact qu’il a articulé son film en deux parties. Dans la seconde il laisse la violence éclater, sans aller dans la surenchère. Il n’y a pas de scènes de trop, pas de fioritures, la durée du film (1H45) est parfaite pour trouver un équilibre entre les deux parties. L’hommage rendu ici au sous genre du slasher fonctionne parfaitement, la sincérité du cinéaste s’exprimant d’abord par l’histoire racontée, puis par de nombreuses scènes qui nous rappellent les classiques du genre.

Dans la paysage cinématographique actuel, en particulier celui de l’horreur, X est une bonne surprise. Le long-métrage fait revivre aux spectateurs les grands frissons partagés à l’époque par d’autres générations. Des frissons qui n’ont rien perdu de leur force, et qu’on ne se lasse pas de ressentir, dans le noir…

Jérôme Magne

Maria rêve

Un film de Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller

Après avoir remporté en 2020 le César du meilleur court-métrage avec Pile poil, le tandem Lauriane Escaffre / Yvonnick Muller réalise son premier long-métrage avec Maria rêve. Une bouffé d’air frais dans un quotidien parfois morose.

Dès le « lever de rideau », la bande-son met le spectateur dans l’ambiance. La voix inimitable d’Elvis Presley berce chaudement les premières scènes, on devine que le ton du film sera résolument optimiste, sans donner dans la béatitude naïve. Bien sûr, cela ne suffit pas pour faire un bon film, mais c’est déjà un bon début… Nous faisons connaissance de Maria, une femme de ménage qui se retrouve sur son lieu de travail pour la dernière fois. La vieille dame qui l’employait dans son grand appartement est effet décédée, les héritiers n’ont plus besoin de ses services. Discrète, effacée, Maria va vite rebondir. Elle va postuler pour rejoindre l’équipe de femmes de ménage de l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris, pour être aussitôt embauchée, à sa grande surprise.

Maria à la cinquantaine, elle est mariée depuis 25 ans à Oratio, actuellement à la recherche d’un emploi. D’un naturel aimable, Maria est une personne simple en apparence, mais très curieuse. Dans son nouvel environnement elle s’ouvrira à des choses auxquelles elle n’avait jamais été confrontée jusqu’ici, et s’émerveillera d’un monde dans lequel la chose la plus banale peut avoir un sens totalement inédit. Maria a traversé jusqu’ici l’existence sans trop d’anicroche, mais aussi sans grande joie. Une vie sans histoire, en somme, mais un peu terne. Aux Beaux-Arts, elle entamera un renaissance, aidée par un environnement qui stimule l’imagination.

A peine engagée, Maria s’intègre vite à l’équipe chargée du ménage du vénérable établissement. Les autres femmes qui la composent sont sans fard, généralement de bonne humeur, et plus expressives que Maria. Mais celle-ci va évoluer, peu à peu. Chaque journée de travail la fera découvrir de nouvelles choses, qu’elle accueillera à bras ouverts. Même si, parfois, elle ne comprendra pas tout ce qu’elle a sous les yeux. Les rapports entre élèves fantasques et enseignants farfelus la désarçonnent à l’occasion, mais cela ne lui fait pas peur. Maria a beau s’être emprisonnée au cœur d’une inexorable routine au fil des années, sa curiosité naturelle est toujours là, comme endormie par le quotidien. Tout ce temps elle est restée une grande rêveuse. Elle fera la connaissance d’une personne étonnante à plus d’un titre, Hubert le concierge. Et peu à peu tombera sous son charme.

Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller réalisent avec Maria rêve une comédie douce amère (plus douce qu’amère, heureusement). Leur mise en scène fait preuve d’une très grande sensibilité. Leur scénario, leur manière de filmer et leur compréhension des personnages est d’une grande délicatesse. Le tandem fait preuve de finesse, et on sent une connexion évidente et profonde avec les deux personnages principaux, Maria et Hubert. Pour autant, le film ne tombe jamais dans la mièvrerie. Maria rêve est un film drôle (notamment lorsque Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller se mettent eux-mêmes en scène), mais qui sait être triste par moment. Sans jamais tomber dans les excès ou la caricature. Le long-métrage évite en effet les facilités et les scènes trop prévisibles (car attendues dans le genre de la comédie dramatique), grandement aidé par une excellente distribution.

Dans le rôle de Maria, la comédienne Karin Viard nous rappelle sa large palette d’interprétation. S’il est vrai qu’elle incarne d’ordinaire des femmes plutôt exubérantes, elle est ici toute autre. Dans un rôle qu’elle reconnaît elle-même comme étant à l’opposé de sa propre personnalité, elle parvient à incarner la douce et sensible Maria, un être toujours en retrait, discret et arrangeant. Face à elle il fallait le comédien apte à exprimer un savant mélange de sensibilité et virilité. Un petit côté lunaire, fantaisiste, dans un être à l’existence pourtant très concrète et à l’apparence de grand nounours.

Dans la peau d’Hubert, ce concierge des Beaux-Arts qui semble avoir toujours été là, Grégory Gadebois fait des merveilles. Il faut le voir pour le croire ! Le comédien parvient à traduire les nombreuses facettes de son personnage avec une apparente facilité et un naturel déconcertants. Tantôt timide, passionné, hésitant, débrouillard, Hubert va petit à petit cristalliser en lui toutes les rêveries de Maria, lui faire imaginer que, peut-être, un monde différent est là à sa portée. Un monde loin de son train train quotidien, plus exaltant que ce qu’elle a toujours connu. Beaucoup de choses passent par le regard de Grégory Gadebois. Celui-ci est tellement expressif qu’il en devient presque un personnage à part.

Quand Maria rêve s’achève, c’est sur une note optimiste, un nouveau départ. Maria peut désormais vivre ses rêves…

Jérôme Magne

Trois mille ans à t’attendre

Un film de George Miller

Depuis plus de quarante années le génial metteur en scène australien nous embarque dans des voyages improbables. Révélé en 1979 avec le tonitruant et culte Mad Max, George Miller n’a cessé de balader les spectateurs dans des univers à part.

Parmi la dizaine de longs-métrages qu’il a créés, presque tous sont restés gravés dans la mémoire des cinéphiles. De la saga Mad Max à celle de Babe, le cochon dans la ville, on a ensuite partagé celle de Happy Feet, croisant sur la route de singulières sorcières (cf. Les sorcières d’Eastwick). Aujourd’hui il nous invite à partager le destin d’une âme solitaire, alors qu’elle croise le chemin d’un génie libéré de sa bouteille.

Voilà pour le synopsis, un peu sec, mais qui a le mérite d’éveiller la curiosité. Alithea Binnie est une universitaire britannique un peu cynique, désabusée, pour qui l’existence ressemble à un gigantesque cirque aux illusions. Elle en a fait son quotidien, l’accepte, et porte un regard critique sur le genre humain. Mais ce qu’elle apprécie le plus, ce sont les récits que les hommes se sont racontés au cours des siècles, et comment elles ont façonné les générations futures. Elle sera la narratrice de l’histoire, et entend nous conter une formidable histoire.

Alithea souhaite nous faire partager un moment clef de son existence. Elle se définit comme une personne heureuse et solitaire. Absorbé par son travail sur les contes, mythes et autres histoires à travers les âges et les continents, elle a de bons rapports avec ses pairs, qu’elle retrouve chaque année à l’occasion de la grand-messe les rassemblant pour des conférences en un lieu différent. Cette année là, c’est à Istanbul qu’elle se rend. Son imagination débordante, que son travail de recherche nourrit pleinement, lui joue parfois des tours. Elle est confrontée à des hallucinations, de plus en plus fréquentes. Elle fera l’acquisition d’un petit flacon dans une des nombreuses échoppes de la capitale, sans se douter que ce geste changera à jamais sa vie. Alors qu’elle tentera de nettoyer le flacon, un génie s’en échappera.

Celui-ci lui demandera de faire trois vœux. Mais devant sa réticence (Alithea est une grande sceptique…), il entreprendra de lui raconter trois histoires, qui auront toutes la même issue, celle de le voir se retrouvé emprisonné dans un flacon. George Miller construit son film autour de fresques incroyables, mais n’oublie pas de tisser un lien avec les simples mortels que nous sommes. Au contact du djinn, Alithea prend conscience de sa propre solitude, avec laquelle elle cohabitait pourtant parfaitement jusque là. Trois mille ans à t‘attendre promène le spectateur au cœur d’époques plus grandes que nature, avec toujours la petite interrogation concernant la volonté du génie. N’y aurait-il pas un petit détail caché quelque part, quelque roublardise comme Alithea semble le suspecter ?

Le réalisateur reste dans son genre de prédilection, le fantastique, en prenant soin de bien l’ancrer dans le réel. Car même s’il est question d’anciens empires et de leurs fastes, les récits hauts en couleurs du génie s’articulent toujours autour des caprices des hommes. Avec leurs forces, leurs faiblesses, et une bonne dose de fourberie aussi. Et pour conter cela, George Miller n’a pas son pareil.

Dans le rôle du djinn, le comédien britannique Idris Elba (révélé en 2002 avec la série The Wire, les cinéphiles se rappellent plus récemment de ses rôles dans Thor, Pacific Rim, Star Trek : Sans Limites, La Tour Sombre, The Suicide Squad), incarne un être qui, bien que théoriquement immortel, n’en est pas moins traversé par les mêmes doutes que les simples mortels. Un être surnaturel qui reste émerveillé des prouesses dont le genre humain est capable, sans pour autant le comprendre tout à fait. Face à lui, la comédienne Tilda Swinton (dont la carrière, toujours parfaite, a débuté au milieu des années 80, ses prestations, souvent hallucinantes, dans Snowpiercer, Le Transperceneige, Only Lovers Left Alive, The Grand Budapest Hotel, Crazy Amy, le Suspiria de Luca Guadagnino, The French Dispatch nous le rappellent) se glisse dans la peau d’un être sensible, moins serein qu’elle veut bien le laisser croire, et va évoluer au contact du djinn.

Le jeu du chat et de la souris auquel se livrent les deux comédiens est sympathique, et ramène un peu de poésie à une époque qui en a bien besoin, à l’heure du pessimisme et du cynisme ambiants…

Jérôme Magne

Ogre

Un film d’Arnaud Malherbe

Présenté en compétition du 29ᵉ Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, Ogre était le seul film de genre français en lice. Au coeur d’une sélection de 10 titres Ogre faisait figure d’outsider, mais proposait des éléments prometteurs.

Repartir à zéro, loin de la bête (mais pas celle que l’on croit)…

Juste avant la première projection du film à l’Espace Lac, le réalisateur était monté sur la scène le présenter à un public enthousiaste. Il avait ironisé sur le fait de passer juste après l’hommage rendu au célèbre réalisateur anglais Edgar Wright, bien connu des amateurs de genre (cf. Shaun of the Dead, Hot Fuzz, Scott Pilgrim, Last Night in Soho). Arnaud Malherbe avait partagé son émotion à se retrouver à Gérardmer, 14 années après y avoir été récompensé par le Grand prix du court métrage pour Dans leur peau (une intrigante histoire dans laquelle Fred Testot excellait). Après quelques mots sur les comédiens principaux il laissait la place à son œuvre.

Chloé et Jules, son fils de 8 ans, sont venus s’installer dans un petit village du Morvan. La jeune femme sera la nouvelle institutrice, elle est donc chaleureusement accueillie par les villageois qui se sentent oubliés de tous. Les médias, les pouvoirs publics les ont progressivement abandonnés, le village s’est vidé, et depuis quelques temps une bête sauvage rôde, massacrant le bétail. Les paysans sont en colère, et le fils de l’un d’entre eux a récemment disparu.

Très vite, le côté fantastique s’immisce dans l’histoire. La surdité de Jules est un élément qu’Arnaud Malherbe utilisera à bon escient, l’enfant choisissant parfois de ne pas porter ses prothèses auditives. Cela donnera lieu à des moments de pure frayeur, amplifiée par la proximité de la bête qui décime les troupeaux. Chloé va prendre ses marques et vite s’intégrer à son nouvel environnement. Elle tombera sous le charme du médecin du village, Mathieu.

Celui-ci est mystérieux, à la fois enjoué et inquiétant. La caméra joue de son ambiguïté, et très vite Jules décide de s’en méfier. À tel point que l’enfant se convainc facilement qu’il cache un sombre secret, une double identité. Pour lui cela ne fait aucun doute, Mathieu a beau avoir séduit sa mère, il n’en est pas moins un monstre sanguinaire quand la nuit tombe. Jules est persuadé que l’affable praticien se transforme en loup-garou la nuit venue, et parcourt la contrée pour égorger les bêtes isolées.

Avec Ogre, le metteur en scène propose une immersion dans l’imaginaire riche propre à l’enfance. Tous les fantasmes y sont permis. Il s’appuie sur son décor principal, un petit village isolé de tous, à la fois petit coin de paradis pour certains et cauchemar éveillé pour d’autres, pour donner une impression étrange, celle d’un enfermement à ciel ouvert. Les lieux sont propices au calme, à la liberté et pourtant, une ombre plane. La musique est discrète, elle sait appuyer les moments forts du récit. Le metteur en scène prend soin de bien développer ses personnages, tout en évitant les scènes inutiles. Les trois comédiens principaux sont parfaits. Ana Girardot dans le rôle de Chloé, Giovanni Pucci dans celui de Jules, et enfin Samuel Jouy dans celui de l’énigmatique Mathieu, qu’on ne parvient jamais à déchiffrer totalement.

Les explications se font rares, Arnaud Malherbe a choisi de laisser planer le doute sur son ogre. Lorsque celui-ci se montre finalement, il nous apparaît comme une figure tragique et terrifiante, dont on ne saura pas si elle est réelle, ou simplement le fruit de l’imagination de Jules.

Ogre est un film de genre attachant, empreint de poésie. Peut-être un peu trop tendre pour les amateurs de genre rassemblés à Gérardmer, ce qui explique qu’il soit reparti sans récompense. Il faut dire que cette année, la concurrence était rude dans les Vosges. La sortie en salle devrait permettre au film d’avoir la couverture qu’il mérite, et de trouver son public…

Jérôme Magne

La Abuela

La Abuela

Un film de Paco Plaza

On avait découvert Paco Plaza au début de l’année 2008 au Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. Il y présentait REC, coréalisé avec Jaume Balaguero, dans le cadre de la compétition. Le film avait récolté trois récompenses dans la Perle des Vosges, le Prix du Jury, le Prix du Public, et enfin le Prix du Jury Jeunes. Paco Plaza allait continuer l’aventure en réalisant deux suites, pour ensuite laisser Jaume Balaguero réaliser seul le quatrième et dernier opus.

Avec La Abuela le metteur en scène avait fait le déplacement pour présenter le film aux festivaliers en ce début d’année 2022. Sur la scène de l’Espace Lac, il est alors revenu sur les souvenirs de sa première fois à Gérardmer avant d’introduire brièvement l’histoire. Présenté dans la compétition du 29ème Festival International de Gérardmer, La Abuela n’en est pas reparti les mains vides. Il a dû se partager le Prix du Public avec le film irlandais Samhain mis en scène par Kate Dolan, sur une soirée d’Halloween bien barrée.

Les premières images de La Abuela nous donnent des indices sur sa fin. Nous faisons la connaissance de Pilar, la grand-mère du titre, qui vit dans un grand appartement au coeur de Madrid. Très élégante, elle boit son café dans un bar avant de rentrer chez elle. Au milieu de son salon un corps inanimé étendu sur le sol… Un peu plus tard on apprend qu’un grave AVC va la laisser fortement diminuée. Prévenue, sa petite fille Susana devra interrompre sa carrière de mannequin (elle était sur le point de percer dans le milieu de la mode à Paris) pour venir s’occuper d’elle sur place. Dans le grand appartement de vieux souvenirs vont ressurgir, et l’aïeule s’avérer moins inoffensive que son état le laisse supposer.

L’état de Pilar nécessitant la présence d’un aidant 24H/24, Susana va dans un premier temps s’installer sur place. Elle sera aux petits soins pour sa grand-mère et ne la quittera pas d’une semelle. Le metteur en scène a commencé son histoire avec une scène forte laissée sans réponse, il poursuivra par petites touches minutieuses. Il choisit de prendre son temps, décrit en profondeur le personnage de Susana (interprété par Almudena Amor avec une justesse impressionnante pour un premier film) et la met face à une boogeywoman originale (dans le rôle de Pilar, l’ancienne mannequin brésilienne de Chanel Vera Valdez accapare l’écran).

Le Fantastique s’immisce vite dans le film, mais de manière insidieuse. De petits détails, une musique particulière ici, certains gestes de la grand-mère là. Paco Plaza fait monter progressivement la tension en utilisant les trois éléments principaux dont il dispose : Susana, dont l’esprit va progressivement vaciller à la lecture d’un vieux journal lui ayant appartenu, Pilar, dont les apparitions/disparitions et le mutisme renforcent le côté inquiétant, et enfin l’appartement, qui est lui-même un personnage à part, chaque pièce étant susceptible d’abriter le Mal. Aucune pièce n’est réellement propice au repos, l’appartement apparaissant alors comme l’antre d’une entité maléfique.

Avec La Abuela le réalisateur a souhaité raconter une histoire sur les liens de la famille, très forts dans la société espagnole, et les confronter à l’élément surnaturel. L’association des deux est plutôt naturelle. Il y a dans La Abuela des choses prévisibles, mais la manière de les amener permet de l’oublier. La conclusion du film, à la fois sensible et glaçante, fait partie des thèmes chers aux amateurs de genre. Un petit côté Le Témoin du mal (Gregory Hoblit, 1998) pas déplaisant. Le Jury ne s’y est pas trompé, en lui remettant son Prix lors de la cérémonie de clôture sur la grande scène de la salle de l’Espace Lac.

Jérôme Magne

29ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

La Perle des Vosges rouvre ses salles aux amateurs de sensations fortes.

L’année dernière, le festival s’était trouvé confronté à un adversaire de taille, le COVID. La pandémie s’était installée durablement dans nos vies, et avait failli priver les amateurs de films de genre de leur frisson annuel. C’était sans compter sur la volonté des organisateurs, qui avaient réussi à maintenir la manifestation en la proposant en format dématérialisé. Un festival intégralement en ligne, histoire de montrer que Gérardmer n’avait pas dit son dernier mot et qu’il en faudrait plus pour annuler l’événement. En agissant de la sorte les organisateurs démontraient leur courage et leur envie, permettant par la même occasion de faire découvrir le festival à un nouveau public qui n’avait jamais fait le déplacement au coeur des Vosges. Une année donc à part, en rien comparable aux précédentes.

En cette fin de mois de janvier 2022 le festival a réinvesti les salles, un soulagement pour les habitués. Car le spectre de la pandémie n’était jamais loin, et jusqu’au bout l’incertitude quant au maintien de l’événement a plané dans l’esprit du public. Le festival a pu avoir lieu, et les spectateurs étaient au rendez-vous. La fréquentation était bonne, identique à 2020, ce qui était surprenant vu les contraintes de pass vaccinal + gestes barrières imposés aux spectateurs (masque obligatoire dans les salles de projection, restaurants, bars, lieux fermés….). Mais les amateurs étaient bel et bien présents, avec toujours le même enthousiasme et cette capacité inimitable à chauffer les salles.salles. Avec 10 films en compétition le festival avait vu grand, et les membres des jurys avaient tous répondu à l’appel. Julie Gayet était la présidente du Jury Compétition longs-métrages. Elle était assistée de Grégory Montel, Alexandre Aja (un habitué du festival), Suliane Brahim, Valérie Donzelli, Mélanie Doutey, Bertrand Mandico et Pascal-Alex Vincent. Pour la compétition courts-métrages, c’étaient les jumeaux Ludovic et Zoran Boukherma (ils nous avaient donné l’excellent Teddy l’année dernière à Gérardmer) qui se chargeaient de la présidence. Ils étaient assistés de Shirine Boutella, Saïda Jawad et Antonin Peretjatko.

JOUR 1.

On a commencé notre journée avec She Will, un film du Royaume-Uni mis en scène par Charlotte Colbert et sélectionné dans le cadre de la compétition officielle. Lors de sa première projection à l’Espace Lac, la comédienne principale, Alice Krige, est montée sur la scène pour présenter le film. Le long-métrage invite le spectateur à partager le voyage d’une ancienne star vieillissante au cœur d’une nature à la fois apaisante et insidieusement menaçante. Accompagnée d’une assistante dévouée, Veronica Ghent va faire face à un ancien traumatisme qui ne l’a jamais quittée. Les lieux ont été le théâtre de sorcellerie et de la répression de celle-ci, et la venue de Veronica va lui permettre de remettre les compteurs à zéro avec une vieille connaissance. Très habile dans le sous-entendu, She Will nous permet de croiser cette vieille trogne de Malcolm McDowell et de partager la psyché ô combien perturbée de son personnage principal.

Le second film de cette première journée était une production franco-sénégalaise présentée hors compétition, Saloum. Là encore, une partie de l’équipe du film était venue présenter le film sur la scène du Lac, le réalisateur Jean-Luc Herbulot n’ayant pu faire le déplacement dans la Perle des Vosges. Le producteur Alexis Perrin et le comédien principal Yann Gaël avaient expliqué la genèse du film à un public toujours accueillant. Le long-métrage s’articulait autour de la cavale d’une équipe de mercenaires à travers la Guinée Bissau, la Gambie et le Sénégal. Présentée au départ comme sanguinaire, l’équipe serait progressivement humanisée, notamment par sa confrontation à des événements surnaturels. Issus du folklore africain, ceux-ci envahiraient peu à peu le film et se mettraient en travers de la route de personnages devenus attachants. En un peu plus d’une heure vingt, Saloum propose un étonnant mélange des genres qui fonctionne bien. Un film fantastique en langue française que l’on aimerait bien voir distribué dans les mois qui viennent.

Troisième projection de la journée, le film taïwanais The Sadness, présenté en compétition du festival. Alors là même les plus fatigués des spectateurs ne risquaient pas de s’assoupir, tant le long-métrage proposait un cocktail survitaminé à base de gore (beaucoup) et de sexe (un peu). Dans cette sombre histoire de virus qui se propage dans les rues de Taïwan, nous suivons la course effrénée de Jim et Kat, deux jeunes amoureux que les événements ont séparés et qui cherchent à se retrouver au milieu du chaos ambiant. Le metteur en scène Rob Jabbaz n’y va pas par quatre chemin et n’a pas peur de l’outrance. Cela tombe bien, les amateurs viennent aussi pour cela, à Gérardmer ! Avec The Sadness Rob Jabbaz atteint plusieurs objectifs : il parvient à choquer (la projection à l’Espace Lac a d’ailleurs été légèrement perturbée par l’évacuation d’une spectatrice faisant un malaise suite à l’accumulation se scènes-choc), ce qui est un des impératifs du sous-genre des « films d’infectés » tout en débordant sur des terrains plus sensibles, sans paraître ridicule. Il y a ainsi une forme de poésie dans la tragédie que nous fait partager le film, même si celui-ci est devenu plus célèbre pour son horreur décomplexée.

La quatrième projection était l’occasion de retrouver Paco Plaza, 14 années après son passage fracassant à Gérardmer avec le premier REC (récompensé par 3 Prix à l’époque, celui du Jury, du Jury Jeunes, et du Public), coréalisé avec Jaume Balaguero. Le réalisateur était dans la salle, il est monté sur la scène du Lac afin de présenter La abuela, présenté en compétition. Son film nous a embarqué dans un cauchemar éveillé aux côtés de son personnage principal, Susana, mannequin sur le point de percer dans le milieu parisien de la mode. Appelée au chevet de sa grand-mère (la abuela en question) qui a fait un avc, Susana doit rentrer à Madrid pour s’occuper d’elle le temps de trouver une solution pour la prendre en charge. Et dans le grand appartement madrilène, des souvenirs vont resurgir (Susana a été élevée par sa grand-mère), et l’aïeule va sembler de moins en moins inoffensive. Après une montée en puissance progressive, le film atteint un crescendo qui -bien qu’un peu prévisible pour les habitués- fonctionne tout à fait. À la fois grâce à la mise en scène et à l’interprétation de ses deux interprètes principales. Le film se clôt sur une conclusion glaçante, comme on les aime à Gérardmer. Le film fut récompensé par le Prix du Jury (ex-aequo avec SHAMAIN de Kate Dolan).

Le cinquième (limite au nombre de réservations quotidiennes en ligne possibles lors du festival) et dernier film de cette première journée était un véritable OVNI. Il s’agissait de Mona Lisa and the Bood Moon réalisé par la réalisatrice américaine d’origine iranienne Ana Lily Amirpour (qui nous avait donné il y a déjà 8 ans l’étonnant A Girl Walks Home Alone at Night, film de vampire en noir et blanc dans un enfer iranien). Le spectateur y suivait les errances d’une jeune fille au coeur de la Nouvelle-Orléans. Échappée lors d’une nuit de pleine lune d’un hôpital psychiatrique où elle était enfermée depuis plus de dix ans, Mona Lisa Lee est une jeune fille dotée de pouvoirs paranormaux. Elle va découvrir un monde qu’elle ne connaît pas et croiser des personnes plus ou moins bien intentionnées. Emmenée par une bande-son phénoménale (le film a été récompensé par le Prix de la Meilleure Musique), la cavale de Mona invite le spectateur à une vision finalement optimiste du monde. Ana Lily Amirpour a fait un portrait de l’innocence, confrontée à l’inconnu, mais sous l’angle de la bienveillance. Avec ses personnages bien écrits (et un contre-emploi de Kate Hudson, ici à des années-lumière de ses rôles habituels) et ses éléments de comédie habilement mêlés au fantastique, Mona Lisa and the Blood Moon est une pellicule inclassable au style si particulier. Le film aurait bien mérité un prix supplémentaire…

JOUR 2.

La première projection de cette seconde journée commençait avec un film d’animation japonais de Takahide Hori intitulé Junk Head. Il y était question de la survie de l’espèce humaine dans un futur lointain. Les hommes sont devenus éternels, mais ne peuvent plus se reproduire. Un humanoïde est envoyé au plus profond de la Terre, afin de comprendre ce que sont devenus les madrigans, ces créatures créées par l’homme il y a bien longtemps afin de les servir. Dans ce voyage mouvementé, on croise de tout. Les personnages animés en stop-motion sont étonnants (la créature d’Alien fait plusieurs apparitions remarquées, dans les obscures galeries que parcourt le « héros »), et s’expriment via un mélange de borborygmes incompréhensibles, onomatopées et sons étouffés. Une ballade plutôt originale, mais peut-être un peu trop longue pour son propre bien. Le film questionne sur la vie, la mort avec des personnages qui deviennent attachants.

La seconde projection du jour allait prolonger l’impression ressentie avec le précédent. Il s’agissait du film After Blue (Paradis sale), le délire (sans connotation négative) proposé par Bertrand Mandico. Dans ce film de science-fiction présenté hors compétition, Bertrand Mandico nous invitait à rejoindre Roxy, fille de Zora, sur la planète After Blue. Sur cette planète uniquement peuplée de femmes, Zora, jeune fille un peu fantasque, aurait commis l’irréparable, libérer une meurtrière, Kate Bush (!!!) ensevelie jusqu’au cou dans le sable au bord d’une plage. Jugée par ses pairs, elle devra partir à sa poursuite pour l’éliminer. Le long-métrage de Bertrand Mandico se dévoile très vite. Les premières images, les premières notes de musique nous indiquent que le film sera différent du cinéma mainstream. Si l’histoire est abracadabrante, elle nous offre des tableaux visuels inédits, certains somptueux, et les dialogues surréalistes, parfois trop appuyés et répétitifs ont pour effet de renforcer le décalage que propose le film. Tout à fait à sa place à Gérardmer, After Blue a suscité certaines réactions (quelques spectateurs sont sortis de la salle au cours des 15 premières minutes), mais a laissé une impression étrange à l’issue de sa projection. Au point de se demander si on avait réellement assisté à certaines scènes, ou plutôt rêvé…

Troisième film du jour, le Hongrois Post Mortem, en compétition, dans lequel un jeune rescapé de la Grande Guerre, Tomas, revient à la vie civile comme photographe des défunts. Il met en scène ceux-ci dans des décors propres à leur entourage, les clichés prenant place ensuite dans les albums de famille. Revenu d’entre les morts, Tomas croit au paranormal, et éprouve une réelle empathie envers les morts. Ce qui l’aidera beaucoup dans ce qui suivra. Son travail n’est pas aussi macabre qu’on pourrait le croire, il offre aux familles éprouvées par le deuil une forme de réconfort, avec un tout dernier souvenir. Dans le village où il a été invité les fantômes des défunts se manifestent. Ils commencent par semer le trouble, puis la mort. Tomas finira par comprendre ce qu’ils veulent, et découvrira par la même occasion sa véritable raison d’être, celle qui est devenue la sienne suite à sa «résurrection dans les tranchées». Avec son histoire originale et ses moyens limités (mais largement suffisants), le réalisateur hongrois Péter Bergendy a réussi un subtil mélange entre surnaturel et poésie (voir les scènes où Tomas est aux côtés des familles ayant retrouvé la paix) Post Mortem relâche le spectateur sur une impression étrange, entre légèreté et exaltation.

Quatrième film, Censor de la galloise Prano Bailey-Bond, présenté hors compétition. L’histoire nous fait partager le quotidien d’Enid Baines, fonctionnaire travaillant pour le bureau de la classification des films en Angleterre. Son rôle a la commission de censure est de s’assurer que les films proposés au public ne sont pas de nature à le traumatiser ou le pousser à la violence. Nous sommes en 1985, l’administration Thatcher bat son plein, et le marché de la cassette vidéo est en plein essor, avec la controverse des célèbres « video nasties ». Ces films mettaiennt en scène une ultra-violence et un gore assumé et constituaient une défiance criante pour l’establishment d’alors. N’ayant jamais vraiment accepté la disparition de sa sœur il y a longtemps, Enid sera persuadée de la voir au détour de scène d’un récent film d’horreur. Elle va alors chercher à se rapprocher de son metteur en scène, afin de retrouver la trace de sa sœur disparue. Son esprit torturé aura de plus en plus de mal de discerner le vrai du faux, et elle s’engagera sur une ballade de plus en plus sanglante. Avec son petit côté « Peter Strickland », pour le travail sur les sens et la perception, Censor devient de plus en plus oppressant au fil des scènes, pour se conclure par un final tout en fureur.

Cinquième et dernier film de ce jour 2, Ogre d’Arnaud Malherbe. Présenté en compétition, le film fut projeté à la séance de 20H00 à l’Espace Lac, et fut précédé par la cérémonie-hommage au cinéaste britannique Edgar Wright qui était présent. Celui-ci fut présenté par Alexandre Aja, avant de prendre la parole devant un public conquis. Edgar Wright laissa ensuite la place au réalisateur Arnaud Malherbe, venu parler de son film, tout en excusant l’absence de la comédienne principale, Ana Girardot, absente pour cause de COVID. Ogre raconte le nouveau départ que prend une mère et son fils, Chloé et Jules, partis loin d’un époux/père abusif et violent pour s’installer dans un petit village du Morvan. Chloé est accueillie très chaleureusement, elle sera la nouvelle institutrice d’une école rouverte pour l’occasion. Dans le village le sujet sur toutes les lèvres est celui de la bête sauvage qui rôde, et s’attaque au bétail des agriculteurs. Et peu de temps auparavant, un jeune garçon de 8 ans a disparu. Pour Jules, qui souffre de surdité, pas de doutes, un ogre erre dans la forêt voisine, c’est lui qui s’en prend aux bêtes et qui a enlevé le disparu. Arnaud Malherbe prend son temps, on ne peut deviner où il veut en venir. Il développe ses personnages, promène le spectateur entre l’imagination débordante du personnage de Jules (excellent Giovanni Pucci) et les apparitions du monstre. Pour brouiller un peu plus les pistes, il introduit le personnage du médecin du village, interprété avec une (trop ?) grande ambiguïté par le comédien Samuel Jouy. La surdité de Jules est l’occasion de pure frayeur, le gamin enlevant ses prothèses auditives aux moments-clefs. Le film se laisse regarder avec un certain plaisir, mais la fin laisse un goût d’inachevé, à force de laisser planer le doute.

JOUR 3.

Premier film de ce dernier jour, The Innocents du Norvégien Eskil Vogt. Le spectateur y suit un groupe de jeunes enfants habitants dans une banlieue nordique. Les nouveaux venus vont se mêler aux résidents, et découvrir qu’ils partagent certains pouvoirs paranormaux. Dès les premières scènes on ressent le trouble lié à la cruauté si particulière dont seuls les enfants sont capables. Eskil Vogt capte le malaise, lié à l’absence de remords qui vient en contradiction complète avec l’innocence supposée des petites têtes blondes. Tous ne sont bien sûr par malfaisants, mais comme bien souvent dans ce genre de production, c’est le « méchant » qui marque le plus les esprits. The Innocents ne s’embarrasse pas de spectaculaire inutile, il est tout en finesse. La menace est diffuse, elle s’accompagne de rares fulgurances de violence. Le cinéma d’Eskil Vogt s’appuie avant tout sur l’émotion et la suggestion, aidé par une distribution irréprochable. Mention spéciale à la comédienne norvégienne Alva Brynsmo Ramstad qui crève l’écran dans le rôle d’Anna, la grande sœur handicapée de l’héroïne, et à Rakel Lenora Flottum qui incarne le rôle principal, Ida. Celle-ci alterne le côté inexpressif et la spontanéité naturelle des enfants avec une facilité déconcertante. Le film fut doublement récompensé à Gérardmer, avec le Prix de la Critique et celui du Public.

Second film de ce dimanche 30 janvier 2022, le délirant Crabs. Projeté lors de la Nuit Décalée, il s’agissait là de fournir un délire digne des pires soirées vidéo de notre adolescence. Et force est de reconnaître que le film remplit parfaitement sa mission. Dans cette histoire de crabes modifiés suite à des radiations nucléaires, rien n’est mis de côté. Les comédiens en font des tonnes, les crabes improbables le disputent à la monstrueuse créature finale, la musique tonitruante côtoie des dialogues stupides à souhait sans le moindre complexe. Peirce M Berolzheimer assume le côté délire sans queue ni tête de Crabs, et finalement son film s’avère une petite bouffée d’oxygène au coeur de projections plus anxiogènes qui font le quotidien du festival.

Troisième film du jour, Eight for Silver du britannique Sean Ellis, qui nous avait déjà présenté The Broken lors de l’édition 2008 du festival. Nous y suivons John McBride, pathologiste appelé à la rescousse au coeur d’un village de la France rurale à la fin du 19ème siècle. Des événements surnaturels mettent le village à feu et à sang, une créature semble en être la cause. L’origine viendrait du massacre de bohémiens par les notables du village, afin de mettre la main sur leurs terres. Les légendes tziganes auraient ressuscité un monstre carnassier proche du loup-garou. Tant mieux, à Gérardmer on adore les loups-garous ! La photographie est réussie, en particulier par temps obscur, dans les brumes qui envahissent la forêt et les marécages au petit matin. L’histoire se construit progressivement, fait le lien avec d’autres phénomènes de l’époque (la célèbre créature du Gévaudan!), voyage dans le temps (les premières scènes nous montrent la bataille de la Somme, en 1917, puis font marche arrière, pour se conclure là où le film a commencé). Un récit que les amateurs ont apprécié, entre bestiaire imaginaire, poésie et malédiction.

Voilà, c’en est fini de ce tour d’horizon de la 29ᵉ édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. En renouant avec son public, la manifestation a prouvé qu’elle n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction. Avec 40 000 spectateurs, le festival a retrouvé les chiffres de l’année 2020, et confirme sa place au coeur du genre. Les spectateurs ont progressivement quitté la Perle des Vosges, et pensent déjà à la prochaine édition. La 30ᵉ, qui devrait nous réserver bien des surprises…

Jérôme MAGNE

Scream

Scream
Un film de Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett

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Voilà près de 25 ans que le regretté Wes Craven (disparu en 2015) nous offrait Scream, premier film d’une saga qui allait engendrer de nombreuses suites et même une série pour le petit écran.

Véritable phénomène à sa sortie, le film allait remettre le sous-genre du slasher au goût du jour. Mais le long-métrage se distinguerait en proposant un étonnant mélange des genres, associant la comédie, le whodunit et le slasher. Le public serait au rendez-vous, même si certains puristes se permettraient de critiquer cette atteinte au slasher initial. Très vite (l’année suivante, en 1997) une suite serait projetée, suivie trois années après d’un troisième opus. Avec toujours le même accueil enthousiaste. Bien des années plus tard (en 2011), un quatrième épisode verrait le jour, mais ne rencontrerait pas le même succès. Le temps se serait écoulé, et le public seait passé à autre chose. Nous voilà aujourd’hui dix années plus tard, à nous demander quel accueil réserver à ce cinquième long-métrage, qui se veut plus dans le prolongement de l’œuvre originale qu’une énième séquelle ?
La scène d’ouverture ramène le spectateur loin dans le passé. Une jeune fille seule dans sa cuisine, et soudain la sonnerie stridente d’un téléphone. Nous sommes à Woodsboro, vingt-cinq années après les événements tragiques ayant coûté la vie à de nombreuses personnes. Billy Loomis et Stu Macher, les deux psychopathes derrière les massacres de l’époque, sont bel et bien morts (ou pas?), et quelqu’un a décidé d’endosser la panoplie complète de Ghostface. La suite on la connaît, elle rappelle le premier film. Dans le bon sens du terme. Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett savent comment suivre leur personnage et utiliser au mieux l’espace pour susciter la peur. Par la suite ils le prouveront à plusieurs reprises. Ghostface apparaît donc très vite, mais nous laisse une impression bizarre (un brin empoté, non ?). La jeune fille s’appelle Tara, elle s’en remettra mais restera bien amochée. Sa sœur Samantha viendra aussitôt à son chevet, accompagnée de son petit ami (Jack Quaid, fils de Dennis Quaid et Meg Ryan, connu pour sa participation à la série The Boys et aux deux premiers Hunger Games notamment) et se mêlera à un sympathique petit groupe d’amis. Lesquels fourniront à Ghostface un vivier de potentielles victimes.
Le décors est planté, il ne reste plus qu’à faire interagir tout ce petit monde en faisant surgir le croquemitaine au moment où on ne l’attend plus (ou au contraire là où on l’attend le plus, mais d’une manière inhabituelle). Les réalisateurs s’appuient sur plusieurs piliers pour mener à bien la « résurrection » du mythe de Ghostface. Ils reprennent ainsi de nombreux éléments ayant contribué au succès de la franchise. Le croquemitaine au goût prononcé pour les armes blanches est bien là, les étudiants insouciants et prévisibles lui servant de proies également. Mais les agissements du premier ont changé, ils sont un peu brouillons par moment. Les fausses pistes abondent, et les méta commentaires sont nombreux. Ce dernier point ne pouvait être oublié, tant il fait partie de l’identité de la saga.
Pour consolider l’ensemble, Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett ne laissent pas de temps mort à leurs personnages. Le lien avec le premier film est fait de manière très directe, « attachante » et originale. Et si ce n’était pas suffisant, les metteurs en scène ont eu l’idée de faire revenir trois personnages-clefs de l’histoire originale, qui reprennent du service aussi naturellement que possible. Neve Campbell reprend donc le rôle de Sidney Prescott, Courteney Cox celui de Gale Weathers, tandis que David Arquette retrouve l’uniforme de Dewey Riley. Chaque comédien a ainsi l’occasion de retrouver son personnage d’une manière assez naturelle, merci pour la nostalgie. Mais la démarche n’est pas artificielle et semble sincère de la part des deux cinéastes. Ils donnent à chacun l’occasion de revenir sur le lieu du drame, avec une sérieuse carte à jouer.
Ce Scream ne réinvente pas le genre, celui-ci n’en a d’ailleurs pas besoin. Mais il raconte une nouvelle histoire tout en proposant un hommage plutôt bien ficelé à l’œuvre originelle. Et que dire de la manière dont le personnage de Samantha est relié à celle-ci, si ce n’est que c’est une bien belle manière de faire revivre les fantômes du passé !!!

Jérôme Magne